Si vous traversez notre beau pays, vous éprouverez rapidement l'envie de quitter les autoroutes qui le sillonnent dans les grandes largeurs, pour vous enfoncer dans les paysages qu'elles offrent à la vue du conducteur risquant un regard de côté pour quelques secondes de beauté.
Vous prendrez alors la première sortie, et pénétrerez sans nul doute un large bourg dominé par quelques monument majestueux, témoin de la grandeur de nos ancêtres. Dans les rues harmonieuses, de belles boutiques vous feront entrevoir par leurs vitrines toute la finesse de nos artisans. Une boulangerie embaumera le passage d'une odeur de croissant chaud. Plus loin, des restaurants aux larges terrasses pourront vous accueillir, si jamais tout cela vous avait déjà mis en appétit. Mais je vous conseillerais plutôt de continuer votre route, car ce n'est pas l'endroit où je veux vous emmener.
Vous quitterez alors cette petite ville, franchirez les portes de son ancien rempart qui, pendant des siècles, lui avait permis de se développer à l'abri des prédations. Un peu plus loin, vous passerez devant une usine. On y travaille avec l'envie de faire les choses bien, c'est-à-dire à notre manière. Dressée au milieu des champs, on y cultive le goût de l'excellence et de la perfection.
Puis vous vous enfoncerez dans les bois et les collines. Un chevreuil vous regardera sans doute passer, intrigué. Vous retrouverez, dans cet écrin aux milles nuances de vert, une idée de ce que notre pays était, aux origines, lorsqu'il n'était encore habité que par quelques Gaulois moustachus.
Vous continuerez votre route, pour déboucher sur un large plateau. Sur le bord de la route, presque invisible, il y a une petite stèle. Arrêtez-vous et descendez. Vous y verrez une inscription :
"MORT POUR LA FRANCE"
Qui était cette personne ? Vous ne connaissez pas son nom, vous ne savez pas quand elle est décédée, ni comment. Vous savez seulement pourquoi. Voilà le prix de la liberté, et de tout ce que vous avez pu voir jusqu'à présent. On pourrait croire qu'on l'a oublié, mais une fleur fraîche témoigne d'un souvenir vivace.
Reprenez la route. Autour de vous, des terres généreuses s'offrent à la culture depuis des milliers d'années. Plus loin, des vaches broutent paisiblement entre deux haies. Vous laissez ces pâturages derrière vous, et pénétrez à nouveau dans une forêt. Mais elle a quelque chose d'étrange, elle semble vous transporter hors du temps. Vous passez devant un petit étang recouvert de lentilles d'eau. L'endroit est traversé par d'antiques forces, sans nul doute, et vous vous attendez à voir apparaître la Dame du Lac ou un chevalier errant. Vous devez continuer, mais espérez bien retrouver un jour cet endroit et ce qu'il vous inspire.
Vous débouchez alors sur une vallée, encadrée d'un côté par la lisière des bois qui dévalent les collines, et de l'autre par de petites falaises. Plus loin, dans cette vallée, il y a un village, pareil à tous les villages de France. Quelques fermes, quelques habitations, un petit café où le patron sera ravi de vous recevoir. Vous pourriez vous y arrêter, boire un coup en contemplant la charmante église qui domine la place du marché, vous pourriez y acheter quelques produits pour pique-niquer tranquillement sur le bord de la route. C'est vrai que tout cela a l'air appétissant, mais ce n'est pas encore ici, mes amis, pas encore.
Sortez du village, remontez ses coteaux. Après le virage, une belle bâtisse hors d'âge s'offrira à votre vue. Elle sera posée là, au milieu des vignes. On y accède par un chemin cahoteux planté d'arbres centenaires. Laissez votre véhicule au bout du chemin, et avancez à pied jusqu'au château. Le vent sifflera entre les branches et portera un doux parfum de raisin, de mûres, de noisettes, tandis que le bâtiment se révèlera peu à peu à votre regard depuis l'entrée de la cour.
Vous avancerez sur le gravier, tout en admirant le beau logis qui se trouve au fond. Sa lourde porte s'ouvrira, et quelqu'un en sortira. Un homme amène et gaillard, ou peut-être une femme douce portant le prénom d'une héroïne de France. On vous saluera chaleureusement et vous présentera avec fierté le domaine. On vous invitera naturellement à entrer, et on vous proposera alors de rejoindre la table, qui est toujours bien garnie. L'hôte remplira votre verre d'un vin que vous n'avez jamais bu. Vous le sentirez un instant, avant d'en laisser glisser une gorgée.
Vous pourrez alors, à défaut de la voir, la comprendre, ne plus douter de son existence : l'âme de la France.
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Vivien Destro, L'Invitation de Bacchus, auto-édition, Paris, 2022


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