Décidément, la moustache repousse vite outre-Rhin. Le 3 octobre dernier, Luca Maurice Strauf, jeune responsable de l'AfD, célébrait la réunification allemande en publiant une carte de la "Grande Allemagne". Alsace, Moselle, Luxembourg, Autriche, Suisse alémanique, d'après lui la réunification devrait se poursuivre sur ces territoires germanophones. Trois jours plus tard, notre cartographe en herbe supprimait sa publication et quittait ses fonctions. Le Lebensraum à portée de clic n'aura pas duré.
Naturellement, le landerneau européiste s'est étranglé. Quelle horreur ! L'Allemagne aurait donc des ambitions territoriales ? Voilà qui ne figurait pas dans la brochure Erasmus.
Ils sont bien les seuls à ne pas voir que nous vivons déjà au sein du IVe Reich. Depuis 1990, l'Allemagne domine l'Europe, sans partage, préservant tout juste l'espace de cécité élitaire sur le "couple franco-allemand". Sa puissance industrielle, sa mainmise institutionnelle et son mépris des marges méridionales et orientales lui assurent une prépondérance considérable. Pourquoi ne pas récupérer quelques bons morceaux quand vos voisins affichent déjà une telle soumission ?
Retour du nazisme donc ? Mais il n'est jamais parti ma bonne dame ! Simplement, il y a le bon nazi et le mauvais nazi.
La carte de l'Alliance libre européenne, un faux-nez des Verts allemands, offre un contrepoint savoureux. Toute l'Europe y est redécoupée en communautés régionales... Toute ? Non ! Car un énorme morceau peuplé d'irréductibles Germains semble former un bloc ethno-linguistique unitaire. La carte de l'extrême-droite agrandit l'Allemagne : c'est mal. La carte de l'extrême-gauche morcelle ses voisins : c'est bien. Mais enfin c'est surtout la même vision du monde, pour le même résultat.
Reste un détail embarrassant : cette unité allemande prétendument naturelle. Entre la Prusse protestante et la Bavière catholique, les mondes frisons et souabes, les héritages saxons et les cultures alpines imprégnées de latinité, l'Allemagne présente une remarquable diversité historique. Langues, architectures, confessions, traditions : la distinction entre Allemagnes du Nord et du Sud résiste à la caricature "volkisch" homogène.
La France, elle, n'a pas attendu le romantisme allemand pour réfléchir à ses limites. Des Capétiens aux Bourbons, elle s'est construite par une longue sédimentation territoriale, institutionnelle et culturelle. La Révolution en a formulé l'aboutissement géographique en reprenant à son compte les "frontières naturelles".
En janvier 1793, Danton proclame cette ambition devant l'Assemblée. "Les limites de la France sont marquées par la nature, nous les atteindrons des quatre coins de l’horizon, du côté du Rhin, du côté de l’Océan, du côté des Pyrénées, du côté des Alpes. Là doivent finir les bornes de notre République." Il ne fait que reprendre le rêve de Louis XI de constituer un ensemble continental cohérent, identifiable et défendable.
Le nationalisme allemand emprunte une trajectoire inverse. Au commencement du XIXe siècle, les guerres napoléoniennes révèlent aux principautés germaniques le spectacle humiliant d'une nation française déjà constituée. La « Grande Nation » fascine autant qu'elle exaspère. Le pangermanisme naissant entreprend alors de fabriquer, par la langue et le mythe, l'unité politique qui lui manque. Arndt revendique le Rhin comme fleuve allemand. Les romantiques exaltent le peuple ancestral. Bismarck réalisera finalement l'unité par le fer et le sang.
La France s'était patiemment construite. L'Allemagne voulait soudainement s'être toujours trouvée là.
Elle passera le siècle suivant à répandre la terreur en contredisant les frontières françaises, néerlandaises, danoises, tchèques et polonaises logiquement établies, dans un délire mêlant pureté ethnique et conquête d'un hinterland à vocation économique. L'UE en est l'aboutissement funeste, offert sur un plateau par les Français eux-mêmes.
L'irrédentisme allemand est rassasié, mais pas éteint, pas plus que les autres. L'histoire contemporaine montre combien les frontières héritées demeurent fragiles. La guerre d'Ukraine, le différend du Sahara occidental ou les ambitions éthiopiennes d'accès à la mer Rouge témoignent de la persistance des questions territoriales. Les traités n'effacent ni les rapports de force ni les mémoires contrariées. "Give war a chance" disait Edward Luttwak. L'histoire ne garantit pas la stabilité des compromis diplomatiques. Les irrédentismes persistent jusqu'à conquête ou soumission.
D'où l'intérêt pour la France de revenir aux frontières naturelles.
Le principe dépasse le tracé commode d'un fleuve ou d'une montagne. Il résulte de la convergence entre géographie physique, bassins de vie, continuités culturelles et réalités linguistiques. La France offre un terrain privilégié à cette lecture. Entre les Pyrénées, les Alpes, le Rhin et les façades maritimes, l'espace gaulois possède une lisibilité géographique remarquable. Ses populations, ses langues et ses institutions ont connu d'innombrables transformations, sans faire disparaître les grandes continuités du territoire. Une frontière naturelle n'est pas une ligne magique. C'est un principe d'organisation territoriale qui mérite mieux que le mépris automatique des géographes de salon.
Le XXIe siècle a besoin du pangallicisme. Les régimes passent. Les intérêts géopolitiques demeurent. Depuis des siècles, la puissance britannique cherche à prévenir l'hégémonie d'une puissance continentale, relayée désormais par la puissance américaine. L'Allemagne, depuis son unification, poursuit sous des formes changeantes sa stratégie d'écrasement de ses voisins. Ces constantes stratégiques ne disparaissent pas parce que les gouvernements signent des déclarations d'amitié. En réalité, Bruxelles est le strict produit de ces deux constantes. La regrettée Marie-France Garaud nous avait sévèrement rappelé à l'ordre : "l'Europe, sans la France, ça s'appelle l'Empire !"
C'est dans cette perspective que s'inscrit le pangallicisme. Refaire France à l'échelle imposée par nos rivaux. La France peut tout perdre à oublier sa géographie pendant que ses voisins redécouvrent la leur.
Au fond, l'affaire Strauf possède au moins un mérite : rappeler que les cartes ne sont jamais tout à fait innocentes. Encore faut-il savoir distinguer la géopolitique des gesticulations.



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