14 août 2026

DIALOGUES DÉSACCORDÉS SUR LE MYTHE FONDATEUR FRANÇAIS - JEAN-FRANÇOIS COLOSIMO

En français, sacralité n'a jamais signifié sainteté, mais à souvent voisiné théâtralité, la dramaturgie d'ici-bas renvoyant à un au-delà de la signification. La vénération est chrétienne, le culte politique.


Bien qu'elle le sécularise, la Révolution n'est pas en reste de l'impératif liturgique puisque l'Assemblée Nationale décrète, le 4 avril 1791, la transformation de l'église Sainte-Geneviève en un Panthéon "destiné à recevoir les cendres des grands hommes, à dater de l'époque de notre liberté". Et ce, deux années avant que ne soient profanées les tombes royales de la basilique Saint-Denis, en un acte sauvage d'autant plus accablant pour ses protagonistes que sur les trente-trois monarques ayant occupés le trône de France entre le Xe et le XVIIIe siècle, seize, soit près d'un sur deux, ont été excommuniés par Rome, la plupart pour insoumission envers le magistère pontifical.

Tant d'infidélités parmi les époux présumés de la "fille aînée de l'Eglise" laissent coi.

A la manière des futurs prophétiques, les passés idéalisés parlent avant tout du présent. Invariablement, la quête de l'origine suppose la définition que l'on feint de rechercher pour prétexter l'avoir retrouvée.

Au moment où apparaît le mot "laïcité", la guerre entre les deux France s'étend à la mythification du premier Français, l'ancêtre prototypique qui, rétrospectivement, est exalté en figure prédictive d'une postérité dont jusqu'à l'imagination lui manquait. Telle une étoile guidant la Terre depuis le Ciel, le tracé personnel du père fondateur a valeur de programme pour le devenir national.

Mais chacun le sien.

A gauche, il se nomme Vercingétorix, est gaulois, païen, veilleur sur le Rhin et insurgé contre Rome, messie de l'unité patriotique auprès d'un peuple à la fois indocile envers ses chefs et passif face à l'envahisseur, soldat battu et pourtant héros invaincu.

A droite, il se nomme Clovis, est franc, chrétien, libérateur de l'occupant, apôtre des barbares et réunificateur du territoire, roi baptisé dans la vraie foi romaine et néanmoins farouche combattant.




Les deux fleurent bon l'odeur de l'encre, de la craie et du charbon des classes primaires d'antan puisque leur tournoi historique se déroule au cœur de manuels scolaires débordant d'images d'Epinal.

L'opposition pied à pied, du coup, ne dure pas. Ou plutôt, son intensité décroît au profit d'un mixte ambivalent. En 1865, la célébration romantique de la Gaule qu'ont répandue les libéraux Thierry et Guizot débouche, funeste présage, sur l'érection à Alésia d'une statue de Vercingétorix aux traits de Napoléon III. Cinq ans plus tard, sous le choc de la déferlante prussienne, les Romains, apparaissent à tout prendre préférables aux Germains, et les lamentations de Camille Jullian sur la grande civilisation empêchée par César laissent place à une nostalgie des temps de redressement qui profite à Clovis.

Les deux icônes se fondent l'une dans l'autre, à la manière d'un avatar biface, tandis que le nationalisme, dans les suites de la Commune, commence à migrer de la gauche extrême vers la droite ultra. Désormais, de révolutionnaire et radical, il va se dire réactionnaire et intégral, rassemblant les jacobins rouges et les jacobins blancs dans le même culte de la violence créatrice en politique.

Inscrire Clovis dans les pas de Vercingétorix, les instituer en précurseurs de Charlemagne, Henri IV, Louis XIV, Napoléon, Gambetta, dédoubler l'origine en commencements recommencés, du glaive de Brennus à la cocarde tricolore, en passant par le vase de Soissons et la Sainte Ampoule, permet aux publicistes de réécrire une grande chronique de la patrie sans plus de césure, mais non sans de nouveaux contentieux latents. Si leurs mânes reposeront avec les Poilus dans les tranchées, les ombres du chef gaulois et du roi franc reviendront hanter les batailles radiophoniques entre l'Etat français et la France libre sur ce qu'indépendance veut dire. Clémenceau et de Gaulle clôtureront ainsi cette double succession dynastique que les malheurs auront mieux ressoudée que les bonheurs.

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Jean-François Colosimo, La religion française, Editions du Cerf, Paris, 2019

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