"Lorsque Clovis eut reçu d'Anastase la dignité et les insignes consulaires, sa position s'en trouva grandie. La dynastie mérovingienne se trouvait rattachée à l'Empire romain. Il s'en fallait encore de beaucoup que la France fût fondée et sûre de son destin" (Jacques Bainville, Histoire de France). Le général de Gaulle, qui avait certainement lu ces lignes, avait une autre opinion : "Reims, ces lieux où Clovis a été baptisé, où l'on peut dire que la France aussi a été baptisée" (Alain Peyrefitte, C'était de Gaulle). Ces deux points de vue, l'un d'un historien, l'autre d'un acteur de l'histoire, montrent combien la vérité du passé est difficile à transmettre. Pour le premier, la France était encore à naître. Pour le second, le baptême était une naissance.
Les contemporains de Clovis ne pensaient pas en termes de nation. Il disaient Res publica, l'Empire romain, que sa capitale fût à Rome, à Ravenne ou à Constantinople. Les citoyens y avaient en partage un idéal et un mode de vie urbain qui faisaient d'eux des privilégiés face aux esclaves et aux Barbares. Quant à l'appartenance à Rome, elle était marquée en Gaule par deux termes : les provinciales, citoyens vivant dans les provinces, et les gentiles, soldats romains d'origine germanique. Plus tard, chaque sujet, lorsqu'il était interrogé en justice, déclarait être natione Francus ou natione Romanus, c'est-à-dire "né sous le régime de la loi franque" ou "né sous le régime de la loi romaine". Il n'y avait donc ni droit du sol, ni droit héréditaire. La notion de nation était inconnue.
En revanche, les Romains pensaient en termes d'orbis romanus, c'est-à-dire de monde romain. Orbis désignait même la Terre entière. Ils niaient l'existence des autres civilisations, qu'elles fussent iranienne, indienne ou chinoise, sans compter, il va sans dire, le monde des forêts et des steppes. Cette idée d'universalité fût renforcée par l'Eglise qui lui juxtaposa celle de l'orbis christianus. Il en reste quelque chose aujourd'hui dans la bénédiction pontificale Urbi et Orbi. Les Grecs avaient été à l'origine de ce vocabulaire avec le terme de catholicos, qui signifie répandu en entier, total, universel. Le mot "catholique" se généralise à l'époque de Constantin et de Théodose pour désignés tous les fidèles qui adhèrent à la forme de la foi proposée par l'Eglise de Rome. Il s'agissait de dépasser les Eglises locales, les schismes et les hérésies, sources de division, et tous les particularismes ethniques.
Or les Germaniques, et particulièrement ceux de l'Est, entrèrent dans l'Empire romain pour s'y créer une patria, une terre qui fût celle de leurs pères, puisque leurs migrations les avaient déracinés. Et l'arianisme renforça leur particularisme. Les Barbares furent donc perçus d'abord comme des briseurs d'unité.
Les sept pouvoirs politiques qui se partagèrent la Gaule entre 406 et 456 furent combattus par Constance, Aetius et Galla Placidia de manière à maintenir l'unité de l'Occident romain. En choisissant les Germaniques contre les Huns, le pouvoir politique romain a sauvé l'idée de la romanité chrétienne face à un autre empire, celui des steppes, despotique lui, puisqu'il pratiquait la soumission et la domination des peuples vaincus. mais la victoire des Champs Catalauniques en 451 libéra un autre mode de pouvoir, celui des royaumes ariens, d'abord les Wisigoths, puis surtout les Ostrogoths.
L'internationale arienne proposa alors une autre formule d'unité, une romanité d'apparence, une imitation des formes extérieures de l'Empire, qui reposait en réalité sur les solidarités lignagères germaniques des mariages croisés. De plus, contrairement aux habitudes romaines d'assimilation progressive, elle maintenait la ségrégation entre les populations. Le Lex gothica était le poison de l'Etat.
Frappés par la crise de l'Eglise, la déliquescence des chrétiens, et les dangers créés par les persécutions, des laïcs se convertirent à l'idéal monastique et provoquèrent un grand mouvement de christianisation aussi bien des baptisés que des païens gallo-romains et germaniques. Disciples plus ou moins proches d'Augustin ‒ Prosper, Germain, Aignan, Sidoine Apollinaire, Remi, Avit ‒ les évêques misèrent, avec Geneviève et Clotilde, sur une foi catholique rigoureusement antiarienne, d'autant plus minoritaire que l'appui de la papauté leur manque complètement.
L'enjeu ne concernait pas seulement l'universalité romaine et chrétienne face à la division. La mise était encore plus élevée au niveau des valeurs liées à l'exercice du pouvoir. Trois solutions étaient possibles : romaine, païenne et arienne.
En considérant depuis Auguste que la loi était indépendante du souverain et que celui-ci ne pouvait la modifier en vertu de ses intérêts personnels, le législateur romain posa un principe qui faisait du droit un moyen idéal pour sortir une civilisation de la guerre. Le droit normatif permet le développement d'un Etat soucieux du bien commun puisqu'il n'est la propriété de personne.
En revanche, le pouvoir païen ne peut pas être exercé indépendamment du chef de guerre. Le roi-prêtre possédé par le heil apporte la victoire aux hommes qui l'ont élu, mais il peut être renversé si Wotan l'abandonne. Son pouvoir s'identifie au déchaînement de la violence.
la situation du prince arien est fort proche, puisqu'il est chef de guerre et maître de l'Eglise selon une dogmatique qui fait de lui le lieutenant du Christ, créature extraordinaire sans véritable père.
Le problème politique était donc lié à celui que posait la religion chrétienne. Les conséquences politiques du dogme de la Sainte Trinité furent en effet capitales. La virulence des débats théologiques était la preuve de la nouveauté intolérable d'un Dieu Père engendrant un Dieu Fils, son égal de même nature. Cette nouveauté impliquait l'unité dans l'égalité et la diversité des personnes. Politiquement, elle signifiait que le responsable du pouvoir devait avoir la même attitude que le Fils envers le Père, celle d'un baptisé parmi d'autres, membre d'une Eglise tenant son autorité ailleurs. Il n'était ni à l'extérieur comme Constantin, ni à la tête comme Euric ou Théodoric. Il était en relation de reconnaissance face à une vérité qui lui était donnée.
Cela obligeait le prince à dépendre des interprètes du dogme, les évêques, sans leur être inférieur, ni dominé par eux. Cette égalité dans la relation ne peut être comprise que de l'intérieur de la foi. Elle supposait un homme ayant une conviction intime. Faute de quoi, elle était perçu comme un abandon de tout pouvoir, la négation même de l'ordre politique.
En réalité, le dogme trinitaire bloque la tentation totalitaire.
Le mérite de Clovis fût d'accepter une conception que refusèrent ses guerriers et, plus tard, ses fils. Clovis choisit, sur la lancée de Childéric qui combattit les Wisigoths et de Geneviève qui bloqua la guerre civile, une politique antiarienne dont les justifications lui furent fournies par le clergé martinien. A la division et la domination ariennes, il oppose l'unité catholique et la reporte à son garant, l'évêque de Rome. Ses trois actions juridiques ‒ la loi Salique, l'acceptation du Bréviaire d'Alaric, et le concile d'Orléans ‒ font de lui le garant du droit normatif sans qu'il ne participe à son élaboration.
De nouveau, après Auguste, il fonde l'Etat de droit. Même s'il accepte les comportements particuliers, il reste, par son tribunal, l'unificateur. Une guerre civile ne pouvait être résolue que par une nouvelle unité, sans vainqueurs ni vaincus.
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Michel Rouche, Clovis, Fayard, Paris, 1996

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